La manse des hackers

Hacking the lands for fun and profit

Kurichan

30 mars 2012

Historique des versions
Version 0.130 mars 2012
Premier brouillon pour l'Assemblée Générale du CLIP

Résumé

Le but de la manse de hackers est de fournir un outil pour acheter des terrains d'expérimentation au hack en s'appuyant sur le Collectif de Libération de l'Immobilier Privé, le CLIP. Le sous-sitre « Hacking the lands for fun and profit » est là pour donner d'emblée une dimension internationale au projet [1].



[1] Et pour rester dans la tradition des titres à la manière de Phrack, voir [DegenereScience] Phrack-fr pour sa traduction.


Table des matières

Motivations politiques
L'achat collectif du terrain
La souplesse du capital fondant
Saper juridiquement la valeur immobilière
Fonctionnement dans la transition hors économie

Motivations politiques

Ce projet naît d'une envie de fusionner la dynamique des hackers avec la critique de la valeur marchande [2] concernant l'accès au terrain. Le hacker, au sens le plus noble de cet article, est celui qui tente de récupérer des capacités d'action sur les technologies. Il ne se définit d'ailleurs pas comme un simple facilitateur de prise de conscience pour le grand public mais comme un véritable acteur politique. Or « hacker », comprendre le fonctionnement d'une technique voire se l'approprier, peut être, ou disons pourrait devenir, une forme d'attaque de la marchandise et du travail [3] . Pour que cette attaque devienne percutante sur le territoire, il faut justement déplacer le repère de la mégapole, où tout le monde s'y retrouve aimanté par l'obligation de gagner sa subsistance par un travail, vers un accès direct aux ressources qui passe nécessairement par une localisation en périphérie de la ville travail.

Jusqu'à aujourd'hui, les lieux d'expérimentation technique sont soit sponsorisés par la municipalité ou une entreprise, soit squattés, voir même en réalité un mélange des deux. Peu importe de toute façon de savoir si l'hébergement du /tmp/lab au 6bis de Vitry-sur-Seine est un squat pur et dur ou une faveur d'occupation de la mairie en attendant les constructions du Grand Paris. Les deux approches sont gouvernées par une logique commune: profiter de l'abondance et des dysfonctionnements de la méga-machine.

L'illusion des hackerspaces en mécénat

Un lieu mis à disposition par la mairie ou autre sponsor nécessite des contre-parties, pas forcément explicites mais bien réelles: animations socio-culturelles gratuites pour le grand public (auxquelles les institutions étatiques auraient dû allouer un budget dédié), formations pour chômeurs ou travailleurs pauvres (heu non pardon futurs créateurs d'entreprises) pour qu'ils retrouvent le chemin de la valorisation professionnelle (c'est-à-dire le champ de bataille des compétences marchandises), festivals de sensibilisation aux nouvelles technologies... Sans compter le cortège de journalistes, d'artistes entrepreneurs, de chercheurs en laboratoire qui finalement observent les activités des hackers pour pouvoir ensuite détourner cette énergie spontanée en reportages marchandises, prise de subventions ou tremplins pour leur réussite personnelle [4] .

Même les hackers les plus amis avec la civilisation du travail et des marchandises commencent à reconnaître que les institutions ou entreprises intéressées par leur pratique ne sont pas des mécènes. Mais ces acteurs sont plutôt bien motivés par la récupération d'énergie humaine à moindre coût; pour espérer la transformer en valeur économique à leur avantage, ou du moins y prétendre, ce qui suffira pour assurer des promesses de croissance et sauver les banques.

L'asphyxie chronique du squat urbain

Paraissant au premier abord dans une logique opposé, les squats urbains semblent être le lieu idéal pour lancer des pratiques de hacker. Il est vrai que des locaux fonctionnels et abandonnées sont intéressants pour pouvoir être opérationnel rapidement. Ils présentent de plus une belle symbolique de récupération des ruines du système, ou plus exactement d'un sport de glisse sur ses dysfonctionements. Seulement pourquoi des locaux encore viables, puisque des gens peuvent y habiter, sont-ils abandonnés? Parce que leurs riches propriétaires les ont tout simplement oubliés?

La principale raison tient en fait à la spéculation, si vitale justement à la croissance économique. Car c'est bien ce mécanisme gracieux qui permet de genérer ensuite des budgets de subventions, si prisés par les citoyens qui voudraient tant produire du bien commun avec des deniers publics. Dans l'immense majorité des squats urbains (et probablement même ruraux), le lieu est très rarement oublié par son propriétaire pour la bonne raison qu'il représente des milliers d'euros. Le lieu occupé en squat représente donc de la valeur en gestation pour une revente avec plus-value ou l'investissement dans un nouveau projet immobilier. Du coup l'habiter est forcément éphémère et gène de fait à une organisation stable. Mais surtout, ne reposer que sur des squats pour lancer un mouvement d'appropriation technique post-industrielle est une erreur politique: pour que des lieux utilisables soient régulièrement abandonnés, il faut justement que la croissance économique tourne à plein régime. La destruction de l'existant pour reconstruire en plus grand est l'un des mécanisme fondamental du capitalisme.

Le squat urbain permet ainsi d'occuper certains espaces gratuitement entre deux temps morts du cycle de valorisation immobilière mais c'est clairement une solution misérable pour tisser des liens solides entre hackerspaces. Sommes-nous donc condamner à n'être qu'asphyxier à l'intérieur de ces centres urbains produisant tant de valeur? Probablement que oui en refusant de les quitter. En revanche, avec un peu de réflexion sur la dynamique du capital et un petit pas de côté, beaucoup de possibilités s'ouvrent pour accéder à un hackerspace résistant aux aboutissements des spéculations immobilières et ignorant tout des convois de CRS.

Lutte choisie pour libérer l'immobilier privé

Dans cette solution, l'accès au terrain est rendu possible en poussant la démarche non marchande du hack vers la destruction de la propriété privée et donc de la valeur immobilière qui lui est associée. Ce basculement est rendu possible par le Collectif de Libération de l'Immobilier Privé, appelé CLIP, une association garantissant que le bien acheté ne pourra pas être revendu. Le CLIP a en plus une fonction élargie de réaliser un archipel de lieu en propriéte d'usage où finalement le droit de propriété est remplacé par un droit d'usage permettant le changement sans avoir à passer par l'économie. Cependant dans la logique du CLIP, comme dans celle du hacker, l'accès au terrain se fait de manière légale en acceptant de payer le prix fixé par le marché pour accéder à un bien immobilier. Il ne s'agit donc pas d'organiser une confrontation violente avec le système en place en tentant de récupérer l'accès aux ressources par une occupation de force. C'est clairement une limite de l'approche décrite ici: les prix fermes éxigés par le marché et gonflés par la spéculation des dernières décénies sont finalement acceptés, ou plutôt subis, lors de l'accès au terrain.

Par cette méthode utilisant le CLIP, il n'est donc pas judicieux de chercher à racheter de grands terrains pour viser l'autonomie agro-alimentaire. Partir sur cette voie signifierait réussir à purger le capital fictif créé par la spéculation immobilière sur des milliers de mètres carrés. Il faudrait pour cela participer à un cycle de valorisation hautement capitaliste et donc complêtement incompatible avec une autonomie agroalimentaire respectant les temps et équilibres naturels. Pour les projets nécessitant beaucoup d'espace, il faudra probablement organiser des occupations de terres [5] ou espérer que certaines communes changent de politique d'occuptation des sols en n'espérant plus rendre chaque mètre carré rentable, que ce soit en tourisme vert ou agriculteurs transformant les produits de la terre en marchandises.

Néanmoins même sans passer par une lutter derrière les barricades en y espérant l'insurréction qui vient, acheter de petits terrains qui ne retournent plus dans le marché est déjà un projet ambitieux. Et au regard des positions professionnelles des hackers, il se pourrait même que ce soit la méthode la plus efficace pour commencer à s'organiser au delà de lieux éphémères.



[1] Et pour rester dans la tradition des titres à la manière de Phrack, voir [DegenereScience] Phrack-fr pour sa traduction.

[2] Théorisée dans le mouvement de la critique radicale de la valeur, dont le site Palim Psao est une bonne introduction, ainsi que dans une démarche de sortie de l'économie.

[3] A défaut de venir faire une recontre physique dans un « hackerspace », un repère de hackers, le lecteur décrouvant le milieu pourra par exemple se référer à cette page de l'Electrolab. La dimension non-marchande du partage de connaissances y est clairement affichée alors qu'il devrait s'agir, dans la médiation sociale économique, d'un service d'expertise payant. Ensuite la volonté de vouloir « comprendre les machines et objets qui les entourent » est une amorce de critique du travail. Dans ce domaine, l'individu idéal pour les institutions dominantes serait bien plutôt un ingénieur ou technicien extrêmement compétent sur un sujet spécialisé; pour dégager des revenus financiers à la hauteur de son excellence. Une fois le seuil de rentabilité atteint dans la bagarre avec la concurrence, ce salarié est sensé s'amuser à des loisirs créatifs.

[4] Sur ce point le Fabfest est un exemple récent très illustratif de la dépossession dont les hackers font les frais. Les associations pionières dans l'usage créatif et populaire des techniques numériques ne voient pas un euro des budgets pourtant alloués à ce but dans les si complexes demandes de subventions ou emplois fictifs dans l'art de vendre du vent.

[5] telles que la récupération du mas Cévenol de la vieille Valette ou celles ce déroulant actuellement en Andalousie. A noter au pasage, que le mot mas est dérivé de manse.