Fonctionnement dans la transition hors économie

Il convient maintenant d'esquisser un fonctionnement du lieu en transition économique devant gérér l'arrivée et le départ de membres. Les explication iront du cas le plus facile, l'arrivée d'un membre en renfort, vers le plus complexe, le départ de plus de la moitié des habitants.

Arrivées, remplacements et départs sur un terrain d'entente

Dans le cas de l'arrivée d'un membre, le prix de sa part sera celui de la valeur du lieu moins la somme totale déjà transférée vers la personne morale propriétaire, divisée par le nombre de membres. Il est donc bénéfique d'arriver vers la fin de la transisition pour ce qui est de l'achat du lieu en revanche d'autres pratiques seront à encourager par le collectif [9] . Pour les bénéficiaires du paiement, deux possibilités se dégagent.

  • Le nouveau membre transfert son argent équitablement entre tous les membres du collectif. La transition du lieu hors économie s'en trouve accélérée

  • Le nouveau membre transfert son argent vers des membres en particulier qui souhaiteraient récupérer une partie de leur somme parce qu'ils sont moins impliqués dans le projet. La transition du lieu hors économie reste au même régime mais certaines contraintes internes sont soulagées.

Le second point illustre d'ailleurs la situation en cas de remplacement où dans ce cas le membre entrant peut directement rembourser la somme due à celui qui sort. D'ailleurs tout membre sortant est encouragé à chercher un remplaçant pour ne pas fragiliser le collectif.

Mais même avec une recherche honnète, il pourrait ne pas en trouver, c'est le cas d'un départ sans remplacement. Plusieurs départs sans remplacement pourraient même survenir et quoiqu'ils appartiennent entièrement au collectif gérant le lieu de traiter ces cas, trois scénarios possibles peuvent être ici discutés de manière schématique.

Le premier se déroule sur une sortie idéale, le ou les membres partants trouvent un terrain d'entente avec le collectif, ce qui est le plus souhaitable pour tout fonctionnement de manse de hackers. Ainsi la personne quittant le lieu récupère ce qu'elle a besoin, que ce soit le remboursement de la somme qui lui ait due par les membres restants (qui peuvent la payer en une ou plusieurs fois), ou que ce soit par une compensation en nature (droit de revenir habiter le lieu gratuitement, réalisation d'un service personnel dédié, accueil dans un autre collectif), voire un mélange des deux.

Un départ avec écueil économique

Dans le second cas, le membre sortant se considère perdant. Dans un délai fixé, il exige notamment le remboursement de sa somme initiale engagée que le collectif restant n'est pas en mesure de payer. C'est d'ailleurs un soucis qui risque de se présenter souvent lors du démarrage d'un projet puisque c'est le moment où les sommes à rembourser sont les plus importantes et en même temps les arrangements en nature peu nombreux puisque matériellement rien n'est véritablement opérationnel sur le lieu. L'archipel en propriété d'usage est de plus aujourd'hui inexistant. En même temps, il est nécessaire de donner des modalités de remboursement minimum pour que le membre désirant quitter le lieu ne se retrouve pas complètement à sec. Une proposition de ces modalités peut être de rembourser la personne sortante du montant de sa cotisation annuelle durant chaque année jusqu'à remboursement complet de sa somme initiale. Un prix qui se justifie puisque le départ d'un membre offre alors plus de place pour la jouissance du même terrain [10] .

C'est bien dans la résolution de conflit que la transformation de la propriété privée en propriéte d'usage joue un rôle fondamental. Le véritable coup de génie du CLIP est alors saississable par le fait d'éviter la revente d'une partie ou de la totalité du lieu pour financer les sortants mais aussi ruiner tout l'héritage des efforts d'autonomie entrepris jusqu'alors sur ce terrain par des personnes et des énergies qui n'appartiennent même pas ou plus au collectif. Evidemment tenter une sortie du marché génère aussi des contraites tangibles pour les sortants qui voient leur capital remboursé par petite coupure, sans plus value et à grande écheance. Il s'agit bien d'un prêt gratuit relevant d'une pure folie en philosophie capitaliste. C'est pour cela que l'approche politique de la manse des hackers est si primordiale, parce que derrière les solutions ne se font pas avec des pratiques économiques courantes connus de tous mais par des chemins inexplorés, parfois potentiellement périlleux et donc à baliser. Il reste d'ailleurs sur ce sujet un dernier scénario à traiter sur un collectif incapable de gérer de manière interne un conflit.

Résolution de conflits par une médiation en réseau

Pour les deux premiers scénarios, l'histoire du collectif se passe quand même plutôt bien: une sortie sans soucis pour le premier, un remboursement certes faible mais devant être accepté à la base du projet politique pour le second. Vient maintenant le scénario catastrophe à ne surtout pas éviter parce que s'y préparer est essentiel pour être capable de réagir dans l'urgence: un départ d'un ou plusieurs membres qui n'est délibérement et malhonnêtement pas remboursé par le reste du collectif. Pour les victimes, il va clairement falloir de débrouiller en dehors du collectif, la solution d'en venir aux mains ou d'orchester un attentat sur le lieu quitté est exclue ici dans le but de réfléchir à une civilisation post-capitaliste et non sa barbarisation.

Il reste comme premier recours d'organiser une tentative de résolution de conflit en passant par le réseau du CLIP ou au delà. C'est-à-dire exposer ouvertement le cas de litige et espérer que le réseau extérieur y consacre de l'intérêt par solidarité. Sans solution trouvée, le second recours est d'entacher la réputation du collectif [11] par un malus à l'intérieur du réseau du CLIP. En société capitaliste, la résolution aurait d'ailleurs été beaucoup plus directe et violente. Une fois le litige reconnu juridiquement, si la personne devant s'acquitter de la somme refuse toujours de payer, elle termine avec la visite d'un huissier assermenté et des gendarmes, représentant le pouvoir executif inexistant dans le CLIP, qui lui prélevera des biens en dédommagement. Forcément, la procédure étant tellement lourde, il arrive que des victimes ne retrouvent jamais leur bien de cette manière mais plutôt par un mécanisme d'assurance [12] permettant de faire tourner l'économie à plein régime. Pour la résolution de conflits importants, il faut cependant voir que le CLIP possède deux armes de taille complêtement inexistantes aujourd'hui sur le marché immobilier: un réseau de personnes et du temps.

En effet, une gestion collective étalée dans le temps est une approche que l'économie haït parce qu'elle fonctionne au contraire sur une foule d'individus isolés ayant besoin de payer des biens sur le moment. Sur un lieu ayant perdu la moittié de ses membres lors d'un conflit important, le réseau du CLIP peut, après concertation avec les victimes, tenté de renouer un dialogue de conciliation même 1, 2, 3, 5, voire 10 ans après. Ainsi un compromis en nature sera peut-être plus facile à trouver, les demandes des victimes pourraient avoir évoluées, des personalités conflictuelles pourraient avoir quitter le lieu, etc... C'est ici un gros avantage du système: le lieu ne retournera pas dans le marché donc le temps peut aussi faire office de médiateur.



[9] Il est évident que la pensée de la manse des hackers n'est pas de laisser les autres aller au feu en attendant de voir s'ils s'en sortent vivants. Dans une certaine mesure, le collectif peut aussi demander une contribution financière pour monter d'autres projets hors économie, une sorte de « Banque de potes » serait donc à créer.

[10] L'étalement dans le temps du transfert de capital vers la personne morale propriétaire joue ici un rôle crucial, notamment au départ. En effet plus cette somme est base et plus le collectif aura des facilités à la fournir, en gagnant un temps précieux pour pouvoir trouver un ou des remplaçants. Pour reprendre encore l'exemple des parts de 3 000 euros fondants à 100 euros par an. Le départ d'une personne oblige à payer 100 euros par an, ce qui fait à peine 5 euros par membre pour un collectif de 20. En admettant la série noire de 10 personnes désertant le lieu, soit la moitié du collectif, il faudra fournir 1000 euros par an soit 100 euros par membre pour le collectif restant de 10. Or il s'agit bien là d'une somme dérisoire pour la jouissance sur un an d'une terrain de plusieurs centaines de mètre carrés en périphérie Parisienne.

[11] A relier avec Bolo bolo.

[12] Histoire vécue à raconter sur accident de voiture avec personne insolvable...