La souplesse du capital fondant

Lorsque le lieu a été payé, le simple remplacement du droit de propriété par un droit d'usage va permettre de laisser le capital initial fondre dans le temps. Ainsi, que récuperera un membre qui s'en va au bout de quelques années? Nécessairement moins. Le CLIP interdisant la revente du lieu, il n'est plus question que la somme initiale se valorise même si le marché lui fait prendre de la valeur: voici là un point important qui permet de désamorcer des conflits souvent alimentés par l'appât des gains d'une revente. A ce stade, le terme de capital devient d'ailleurs désuet puisque l'argent ne peut plus s'auto-valoriser, comme sur un livret bancaire labélisé alternatif et citoyen, mais est condamné à fondre dans le temps. Même s'il s'agit d'un oxymore, il reste marrant de parler de capital fondant. Car clairement un membre qui s'en va au bout de quelques années doit quand même récupérer une partie de sa somme puisqu'il va devoir affronter de nouveau la médiation sociale assurée par l'argent. Mais avant de donner un exemple chiffré des sommes potentiellement récupérables, il convient d'expliciter plus concrêtement la manière dont la valeur immobilière du lieu se trouve saper en passant d'une somme d'individus à une personne morale.

Finalement le fait que la propriété du capital investi diminue chaque mois s'apparente, du côté de la vision marchande, à une location d'un droit d'usage, comme n'importe quelle entreprise de ce secteur pourrait la fournir. Mais où va cette part de capital en termes de comptabilité? Il s'agit en fait du transfert d'une part de capital de chacun des membres à une personne morale devenant à terme l'unique propriétaire du lieu. Ce propriétaire sera donc l'ensemble des membres ayant utilisés ce terrain, c'est-à-dire une entité non identifiable, telles l'héritage de l'humanité qui nous est offert en tant qu'habitant de la planète. Lorsque cette étape sera atteinte, le concept bourgeois de propriété aura été complètement saper sur ses propre bases par une destruction volontaire de son propre capital, au lieu d'en chercher une valorisation. Mais pour y parvenir, soyons d'une souplesse élégante en n'attendant pas d'une minorité un sacrifice sur l'instant mais plutôt un transfert collectif de capital qui se déroule sur 10, 20, 30 ans, voire plus ou moins.

Prendre le temps de sortir de l'économie

La transition du lieu hors de l'économie est à décider par son collectif. En effet, plus la part cédée par an est importante et plus le lieu sera rapidement hors de l'économie pour pouvoir y expérimenter une véritable gestion post-capitaliste sans rien devoir financièrement aux sortants et rien demander aux entrants. Par contre la prise de risque sur le lieu est haute. Dans le cas où un conflit trop violent survient obligeant le départ de membres, ces derniers repartent avec très peu pour afronter la réalité marchande et y monter un nouveau lieu. Il auront même l'impression d'avoir payer le lieu du collectif restant à leurs dépends ce qui risque d'augmenter la violence du conflit. Ou une autre solution est de faire appel à d'autres lieux hors de l'économie, potentiellement accessible par le réseau du CLIP ou du Mietshäuser Syndikat, qui pourraient les accueillir mais encore faut-il que ces lieux existent! Il sont clairement en nombre insuffisant aujourd'hui pour proposer des arrangements variés. Inversement, plus la part cédée à la personne morale proriétaire est faible, avec une sortie définitive dépassant 30 ans, et plus la gestion est pénible.

Pour prendre un exemple en chiffres avec des sommes initiales engagées de 3 000 euros pour chaque membre. La première année est vierge de cotisation, une juste récompense pour la prise de risque initiale et surtout la difficulté de rassembler la somme. Dès le début de la seconde année, 100 euros par membre sont transférés vers la personne morale propriétaire. Une personne partant au bout de 6 mois pourra donc récupérer ses 3 000 euros tandis qu'un autre partant au bout d'un an et un jour ne retrouvera que 2 900 euros. Les modalités pratiques de remboursement sont explicités plus en détails dans la partie du fonctionnement durant la transition hors économie. Cependant en restant sur une base de 1 000 euros par an, il faut attendre 30 ans avec qu'un lieu soit définitivement hors du marché.

Ajuster les cotisations de capital sur les usages

C'est pourquoi, même si au départ chaque membre apporte la même somme d'argent pour partir sur des bases équitables lors du lancement du projet, il peut être intéressant, voire carrémment indispensable, de ré-évaluer chaque année les sommes transférées vers la personne morale propriétaire du lieu. En effet, certains membres auront peut-être un usage dépassant les sommes engagées initialement, surtout s'ils y habitent partiellement ou y réalisent de gros projets. A l'opposé d'autres auront probablement moins le temps de venir et devraient donc voir leur contribution allégée.

En reprenant l'exemple de parts transférées à raison de 100 euros par an pour une somme initialement engagée de 3 000 euros. Il est clair qu'une contribution de 100 euros par an est trop faible pour un membre utilisant le lieu en habitation quasiment secondaire ou y réalisant de gros projets de hacker attaquant la marchandise (comme entre autre réaliser sa propre maison en kit en utilisant les machines à disposition). Inversement, un membre pris par d'autres projets ou des contraintes de la vie, tel que jeune parent, aura une contribution trop forte s'il ne peut venir qu'une fois par an. Ce genre d'alèas sera évidemment à discuter par le collectif lui-même.

Invitation à détruire son capital sans se martyriser

Néanmoins une attitude que la manse des hackers aimerait bien encouragée est aussi celle de la destruction ouverte et spontanée de son capital. Pour un projet avec une somme initiale de 3 000 euros fonctionnant correctement depuis 5 ans et permettant un usage largement rentabilisé financièrement face à un marché qui y aurait appliqué une foule de services payants, il est attendu du membre de lâcher son capital de par lui-même en se disant que finalement 600 euros par an est dérisoire au vu des services obtenus. Cependant cette pratique de destruction du capital est un équilibre difficile à trancher puisqu'il dépend du grand équivalent général extérieur représenté par le pouvoir d'achat.

A l'inverse, il ne faut pas inviter les membres à se placer trop tôt en martyrs du capital car il est assez courant dans les associations que ce soit un petit groupe qui paie tout de part sa générosité. Le gros avantage du CLIP est de pouvoir organiser la destruction du capital progressivement dans le temps, en solicitant également l'aide des autres. Il devient finalement possible de démarrer un achat sans le terminer mais en ayant la garantie que ses efforts en soient plus transformée en valeur marchande, en tout cas sur le plan immobilier.